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Une passerelle en construction
La technologie est omniprésente, mais elle n’est pas accessible de la même manière pour toutes et tous. Réserver un billet d’avion ou des places de concert, gérer son argent en ligne, remplir un formulaire d’inscription, regarder un programme en replay ou utiliser un logiciel professionnel : autant d’activités qui cachent, derrière une apparente intuitivité, une autre réalité. Pour certaines personnes, en raison d’une déficience visuelle ou auditive ou de difficultés motrices ou cognitives, même passagères ou liées à l’âge, ces pratiques deviennent un véritable casse-tête.
Des solutions pour faciliter l’accès
Réseaux sociaux, sites interactifs, plateformes de streaming ou logiciels de création reposent largement sur des interfaces visuelles, des contenus vidéo et audio, des navigations implicites. Pour y accéder, quand on ne voit pas bien ou qu’on a des problèmes de motricité, il existe donc des moyens palliatifs : des lecteurs d’écran sonores, des commandes vocales, des réglages d’affichage spécifiques, de l’audiodescription pour les vidéos ou les films, ainsi que des outils tiers. Ces solutions, dites d’accessibilité, sont indispensables, mais souvent incomplètes et complexes à utiliser. « Beaucoup de fonctionnalités d’accessibilité sont disponibles, comme les lecteurs d’écran, les sous-titres, les réglages de taille du texte ou la commande vocale. Mais elles restent largement sous-utilisées, parce qu’elles sont mal connues ou mal expliquées, et parfois parce que les sites ou les applications ne fonctionnent pas correctement avec elles », explique Thinh-Lay Wonesky, consultante pour la fondation suisse Accès pour tous.
L’inclusivité à la fin
La plupart des contenus ne sont pas conçus dès le départ pour être inclusifs, et cette logique d’accessibilité ajoutée explique en partie pourquoi l’expérience reste très inégale selon les supports et les services. « L’accessibilité est souvent traitée comme un correctif rapide, souligne l’experte. Dans de nombreux cas, les surcouches d’accessibilité créent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent et ne fonctionnent que pour un nombre très limité d’utilisateurs. » Les obstacles vont du manque de structure des pages web — où l’information n’est pas organisée de façon lisible pour les outils d’assistance — à des interactions impossibles sans gestes précis, en passant par des vidéos sans alternative textuelle ou des formulaires trop complexes à comprendre avec un lecteur d’écran ; ce sont des barrières concrètes qui persistent même lorsque des normes existent.
Une méconnaissance des besoins réels
Car des cadres légaux existent ; en Suisse comme ailleurs, les exigences en matière d’accessibilité progressent. Les institutions publiques, en particulier, sont tenues de respecter des standards précis. « La prise de conscience est plus forte qu’avant, et c’est une bonne chose. Mais cela s’accompagne aussi de beaucoup d’approximations et de malentendus. De nombreux prestataires de développement promettent de l’accessibilité sans vraiment maîtriser le sujet. » Selon l’experte, « l’accessibilité dépend avant tout des utilisateurs réels. Il est indispensable d’impliquer des personnes en situation de handicap dans la conception et les tests. L’expérience vécue ne peut pas être automatisée ».
Quelques difficultés quotidiennes
- Lire un message sur un smartphone dont le texte est trop petit et impossible à agrandir correctement.
- Trouver un bouton de validation peu visible, ou pas annoncé par un lecteur d’écran.
- Remplir un formulaire en ligne trop long ou chronométré.
- Naviguer dans un menu de télé ou de streaming où tout repose sur des icônes et des défilements rapides.
- Regarder le téléjournal sans sous-titres.
- Comprendre une vidéo sans description audio ou, à l’inverse, sans alternative écrite.
Les apps qui changent la vie
Derrière ces outils, l’intelligence artificielle joue un rôle croissant et ouvre de nouvelles passerelles vers l’autonomie.
- Seeing AI. L’app décrit à voix haute textes, documents, images ou situations, en quelques secondes.
- Ava. Suivre une conversation devient plus simple grâce au sous-titrage en temps réel.
- Voice Dream Reader. Cette application lit à voix haute les e-mails, les documents PDF, les articles ou les livres numériques, avec une voix naturelle et un rythme personnalisable.
- Assistants vocaux et IA conversationnelle. Parler plutôt que chercher. Siri, Google Assistant ou des outils d’IA permettent de poser une question, reformuler une demande, résumer une information ou remplir un texte sans passer par une navigation complexe.
La télé, une chaîne de responsabilités
« L’accessibilité à la télévision ne dépend jamais d’un seul acteur, explique Romain Lonfat, responsable TV interactive chez net+. Elle se construit à plusieurs niveaux : l’appareil et sa télécommande, le système d’exploitation, les interfaces de l’opérateur, et les contenus des chaînes et plateformes. »
En Suisse, les chaînes publiques doivent proposer des sous-titres et de l’audiodescription environ 2000 heures par an. Mais encore faut-il que ces éléments soient correctement intégrés et activables. Du côté des équipements, la box Android TV intègre TalkBack, la commande vocale ou la dictée. L’Assistant Google permet de lancer Netflix, de changer de programme ou d’augmenter le volume à la voix. Des aides précieuses, même si la navigation reste perfectible. Car sans métadonnées fiables, sous-titres de qualité ou audiodescription correctement signalée, les technologies atteignent leurs limites.
Accessibilité numérique, que dit la loi en Suisse ?
En Suisse, 1,8 million de personnes vivent avec un handicap : l’accessibilité numérique concerne donc une part importante de la population, et non une minorité marginale.
La Loi fédérale sur l’égalité pour les personnes handicapées (LHand) impose aux administrations publiques de rendre leurs sites web et applications conformes aux normes internationales WCAG 2.1, niveau AA — un standard qui garantit par exemple des contrastes suffisants, une navigation au clavier ou des alternatives textuelles aux images.
Pour les entreprises privées suisses qui proposent des services dans l’Union européenne, l’European Accessibility Act (EAA) vient d’entrer en vigueur : e-banking, e-commerce, transports ou streaming devront garantir un accès minimal. De quoi pousser les acteurs suisses à s’adapter.

